Utiliser l’argent des autres

Donc, en plus d’étouffer l’innovation, l’aide financière du gouvernement est teinte d’un fort altruisme. L’altruisme est ici défini tel que la philosophe Ayn Rand l’entendait, c’est-à-dire l’utilisation d’une autre personne à ses propres fins, comme un agneau sacrificiel . Dans le cas de l’agriculture, on sacrifie les contribuables en leur faisant payer plus cher – plus de deux fois le prix, dans le cas du lait – leurs produits afin d’aider les agriculteurs. Ainsi, « on voit » que les agriculteurs sont plus prospères, mais « on ne voit pas » tout ce qui aurait pu être créé ailleurs si des gens comme Jacques Bonhomme avait eu plus d’argent dans leurs poches, ni l’appauvrissement de la population qui doit payer ses denrées plus cher. L’aide financière déplace la richesse; elle n’en crée pas. Chaque dollar dépensé par le gouvernement est un dollar de moins dépensé par un contribuable, et cette dépense-là est généralement plus sage. En fait, des dépenses gouvernementales trop concentrées peuvent contribuer à la formation de bulles, comme c’est présentement le cas dans l’éducation supérieure et comme ce fut le cas dans l’immobilier aux États-Unis (ÉU).

Une telle bulle pourrait d’ailleurs se former si les suggestions de la Commission de subventionner la fabrication de biogaz/de le racheter selon la rentabilité des équipements utilisés ou encore la fabrication de biocarburants se réalisaient. S’y lancer semble séduisant; les émissions de méthane provenant du lisier (pour faire le biogaz) ont un potentiel de réchauffement 21 fois plus élevée que le CO2, alors les convertir en énergie est une avenue environnementale intéressante. La ville de Grimsby en Ontario a d’ailleurs créé sa propre compagnie de biogaz, et elle utilise les déchets agricoles locaux de même que ceux d’un dépotoir pour potentiellement fournir un mégawatt d’énergie. Les biocarburants, quant à eux, peuvent représenter une bonne diversification des revenus, sans compter que plusieurs gouvernements, dont celui à Ottawa, veulent incorporer (ou le font déjà) de 5 à 15 % de biocarburant ou d’éthanol dans l’essence pour, espère-t-on, diminuer les importations de pétrole.

Regrettablement, ces deux mesures sont fortement empreintes d’altruisme puisqu’elles dépendraient uniquement de l’aide que le gouvernement (et donc, les contribuables) lui fournirait, non seulement pour la production mais aussi pour la vente avec les rachats d’énergie. Cette dernière politique (feed-in tariff, en anglais) est une catastrophe économique pour qui l’implante. Elle existe au Québec – Hydro-Québec est obligé d’acheter la production des mini-centrales, des éoliennes et de l’électricité produite par la biomasse – ce qui générera une perte de 1,5 milliard (G) $ pour la société d’État et des surplus d’électricité équivalents à plus de 2,5 fois ceux de l’aménagement Robert-Bourassa. Elle augmentera d’ailleurs ses tarifs pour palier cette perte. Le député libéral Pierre Paradis banalise la situation, affirmant qu’il faut des surplus «  pour créer de l’emploi, ça en prend pour développer de l’économie ». La politique existe aussi en Ontario, ce qui a contribué à l’explosion des coûts de l’énergie – on rachetait notamment l’électricité solaire privée (parfois produite par des particuliers) entre six et treize fois le prix hors pointe. Enfin, l’Espagne a aussi tenté l’expérience, ce qui a grandement aggravé son chômage et son déficit. Pour chaque emploi créé (ou plutôt subventionné, à hauteur minimale de 571 000 euros (€)) dans le secteur des énergies renouvelables, 2,2 emplois étaient détruits ailleurs. Madrid a ainsi jeté près de 8 G € par la fenêtre pour racheter l’énergie dite verte, ce qui a augmenté les tarifs d’électricité et fait fuir des compagnies énergivores comme Acerinox.

Quant aux biocarburants, leur utilisation crée au moins autant de problèmes qu’ils ne tentent d’en régler. Leur production massive à partir du maïs peut expliquer une bonne partie de l’explosion de l’indice des prix agricoles de la Banque mondiale de 30 %, causant un grand tort aux citoyens des pays en développement et peut-être même une partie des problèmes d’immigration entre le Mexique et les ÉU. La cause : les subventions massives accordées par Washington aux producteurs de maïs, particulièrement pour le convertir en éthanol – jusqu’à 41 % de la production nationale. L’importance des ÉU dans la production mondiale de ce légume – 40 % de la production totale – permet d’expliquer les fluctuations mondiales démesurées. On justifie cette conversion par de nombreux sophismes, notamment que les consommateurs veulent un carburant renouvelable produit au pays. Si tel est vraiment le cas, alors le marché peut très bien s’en occuper sans que l’État n’intervienne.

Un autre sophisme populaire pour l’utilisation des biocarburants est ce désir de plusieurs pays de vouloir diminuer leurs importations de pétrole. Force est de constater l’échec de cette mesure pour les ÉU et l’Union européenne des 27 – le ralentissement des importations correspond aux ralentissements économiques, quoique l’utilisation des gaz de schiste (développés par le privé) aux ÉU pourrait effectivement renverser la tendance des importations. N’en déplaise à des socialistes comme Amir Khadir, ce n’est pas demain qu’on se débarrassera de cette « dépendance » au pétrole ou aux énergies fossiles. De toute façon, le terme dépendance est faux; à ce compte, le reste du monde est dépendant du Québec pour les produits de l’érable – nous fournissons 71 % de la production mondiale et 91 % de la production nationale. C’est plutôt d’interdépendance qu’on doit parler, puisque les importations, de pétrole ou autre, sont payées par nos exportations et notre production. Comme le Canada est un pays libre d’intervention étrangère dans ses affaires politiques, le commerce est libre et volontaire; « toutes les espèces de relations commerciales sont mutuellement avantageuses ; car personne n’est forcé à faire des affaires, et il n’est aucun pays où l’on consente, d’une manière suivie, à en faire pour y perdre ». Ce qui pourrait terminer la dépendance à l’or noir, c’est une hausse soutenue des prix qui forcerait le développement d’efficacité énergétique – la consommation de pétrole a grandement diminué après les deux chocs pétroliers – ou le développement de technologie pour s’en passer complètement, comme ce fut le cas avec le cuivre et le développement subséquent de la fibre optique. Forcer le changements de façon altruiste comme la Commission le propose est voué à l’échec, tel que montré avec l’exemple espagnol. S’il y a un profit à faire avec le biogaz ou le biocarburant, une ou des entreprises privées s’y lanceront sans regret. Sinon elles attendront, à moins que le gouvernement ne change leurs incitatifs en les subventionnant.