C’est donc par décret que le cannabis est devenu prohibé en 1923; le ministre fédéral de la Santé de l’époque a simplement dit que la drogue était maintenant interdite. Cette interdiction est des plus curieuses, puisque lors de la révision de la loi en 1932, le ministre de la Santé, suite à une question d’un député, était à peine capable de décrire le cannabis; cette substance ne semblait pas poser un préjudice comme l’opium. Bref, 80 ans plus tard, on ne semble toujours pas capable de savoir pourquoi le cannabis est interdit – la Commission Le Dain, à la fin des années 60, affirmait même qu’il n’y avait aucune base scientifique à cette interdiction.

Donc, la Cour supérieure ontarienne, dans son renversement d’un jugement de 2011 déclarant les lois anti-cannabis anticonstitutionnelles, aurait eu intérêt à chercher un peu plus minutieusement. Même s’il n’existe pas de droit constitutionnel de consommer de la marijuana , les raisons pour lesquelles cette drogue (ou n’importe quelle autre, d’ailleurs) est illégale sont plus vacillantes que le pont de Tacoma.

Une prohibition foncièrement raciste

En fait, la seule « raison » qui explique plusieurs lois anti-drogue au Canada, c’est le racisme. C’est suite à une émeute dans le quartier chinois de Vancouver – des travailleurs blancs ont vandalisé plusieurs édifices et attaqué les résidents parce qu’ils « volaient leurs jobs » – que le sous-ministre du Travail Mackenzie King a rédigé un rapport qui allait mener à la première loi restreignant une drogue (l’opium, dans ce cas-ci) en 1908. Elle visait explicitement les commerçants de la drogue, en majorité chinois.

Chez l’oncle Sam, le fond raciste des lois anti-drogue est encore plus évident. L’opium a été presque totalement interdit en 1909 parce que les Chinois attiraient supposément les femmes blanches dans leurs fumeries pour avoir des rapports sexuels; la cocaïne et ce qui restait de légal de l’opium a été interdit en 1914 parce que les Noirs drogués étaient supposément responsables de plusieurs viols de femmes blanches; enfin, la marijuana a été interdite en 1937 afin de mettre fin aux comportements rebelles d’immigrés Mexicains – elle leur donnait apparemment une force surhumaine – mais aussi parce qu’elle incitait les Blanches à avoir des rapports sexuels avec des Noirs.

Le racisme des drogues n’est pas encore disparu, selon la ACLU. L’organisme de défense des droits affirme que les Noirs, qui ne forment que 13 % de la population, comptent pour 40 % de la population carcérale fédérale et 45 % de la population carcérale étatique, et ce même si les Blancs commettent plus de crimes reliés à la drogue. Il y a plus de Noirs sous surveillance judiciaire (prison, libération conditionnelle) aujourd’hui qu’il n’y avait d’esclaves en 1850.

Population carcérale, par ailleurs, qui augmente de façon exponentielle depuis que Nixon a déclaré la guerre à la drogue en 1971 (Kelley, 2012), guerre qui pourrait avoir comme origine une recherche de support dans le Sud suite au mouvement des droits civils (Ratigan, 2012) Il est estimé que la moitié de cette population doit justement son existence à cette guerre. Elle a catapulté les ÉU dans les sommets du classement peu glorieux de la population carcérale (760 prisonniers par 100 000 habitants), bien au-delà des autres pays industrialisés et de certains pays en développement comme le Brésil (qui est à 242 par 100 000). Et selon les estimations du Centre international d’études pénitentiaires, les ÉU auraient plus de prisonniers que la Chine, même si on exclut les personnes en attente d’un procès. Par ailleurs, certains de ces prisonniers ont des peines excessivement disproportionnées. En Utah, un juge, obligé de suivre les peines minimales de prison, a condamné un homme à 55 ans de prison pour une première offense relative à la marijuana, tandis qu’il a condamné un homme, dans un cas précédant la peine de 55 ans, qui a battu une femme âgée à mort avec une bûche à… 22 ans de prison.

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