Malheureusement pour Bastiat, ses Harmonies, malgré plusieurs points intéressants, sèment plutôt la discorde chez ses alliés. Pour commencer, Charles Carey, un économiste américain contemporain à Bastiat, l’accuse de lui avoir volé sa réfutation des théories de Malthus et Ricardo. Le non initié à l’économie, en lisant cet œuvre, risque d’avoir une fausse perception de l’économie. Ensuite, plusieurs économistes français s’objectent aux Harmonies. C’est comme si Bastiat, tel un général au milieu d’une guerre, change soudainement la stratégie et l’armement. Il n’aura pas le temps de défendre son livre et de publier un second tome. Il meurt le 24 décembre 1850, cinq ans à peine après être rentré à Paris pour la première fois, et tout juste après avoir publié son dernier chef-d’œuvre, Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, où il montre qu’un bon économiste voit un bon résultat à long terme, même au prix d’une souffrance temporaire, alors qu’un mauvais « poursuit un petit bien actuel qui sera suivi d’un grand mal à venir. »

Son héritage

Malgré sa vie très courte – il n’a pas 50 ans à sa mort –, Bastiat a, encore aujourd’hui, une influence énorme, et ce malgré son style considéré comme peu scientifique. En effet, Joseph Schumpeter le considérait comme une journaliste avant tout, et son biographe estime qu’il n’a rien apporté de neuf à la science. Même s’il a précédé Carl Menger, considéré le père de l’École autrichienne d’économie, d’environ 20 ans, on peut facilement considéré Bastiat comme l’un des pères spirituelles de cette école de pensée, comme l’a déjà mentionné Thomas DiLorenzo.

Comme les Autrichiens1, Bastiat était considéré comme un idéologue radical du libre-marché qui utilisait un style littéraire et non mathématique. Les deux utilisent la praxéologie, la science de l’action humaine, comme le font la plupart des autres sciences humaines. La praxéologie se base sur l’existence et la nature des choix, qui proviennent eux-mêmes de la rareté des ressources – n’en déplaise aux socialistes. Les humains ont naturellement tendance à vouloir surmonter ces obstacles, et pas besoin de méthode scientifique pour le découvrir. D’ailleurs, cette dernière cherche à comprendre la nature des éléments et est tout à fait appropriée pour analyser du zinc et ses propriétés magnétiques. Par contre, elle est impuissante pour expliquer pourquoi un humain veut posséder une barre de ce métal, contrairement à la praxéologie, qui prend en compte la subjectivité des choix. Pour répondre à cette question, Bastiat dirait sans doute que le morceau de zinc a une certaine utilité aux yeux de son utilisateur.

Bastiat, comme les Autrichiens, utilise le raisonnement déductif afin que les lois de l’économie se révèlent – elles ne sont pas créées. Il rejette lui aussi l’utilisation des mathématiques (sauf peut-être des statistiques pour l’assurance) car l’économie, au contraire des sciences physiques et de la géométrie, n’étudie pas de quantité fixes – comment peut-on quantifier les besoins et les choix humains, qui sont en constante évolution, contrairement à la structure atomique du zinc? Enfin, les deux voient également la valeur comme subjective; elle se forme dans l’action humaine selon l’utilité qu’elle apporte, ce qui en fait une mesure ordinale et non cardinale. Jevons a par ailleurs approuvé cette notion de Bastiat voulant que l’économie a comme base les besoins humains.

Des politiciens contemporains se réclament aussi de Bastiat. Ronald Reagan, notamment, a beaucoup lu son œuvre. Il s’en inspire profondément il affirme que l’État est le problème et non la solution. Il en profite d’ailleurs pour déréglementer certains secteurs et diminuer les impôts (mais pas les dépenses…) Margaret Thatcher, de son côté, voit dans les écrits de Bastiat un message comme quoi le pouvoir va des individus vers le haut, mais aussi un défenseur de la liberté et de l’autonomie individuelle. Elle en profite au passage pour critiquer les socialistes, comme Bastiat l’a fait dans ses derniers moments.

Un prix Bastiat a même été créé par l’International Policy Network pour récompenser les journalistes qui, comme Bastiat, défendent le libre-marché et la liberté individuelle. Grâce à la technologie moderne, certains ont même « mis en candidature » Frédéric Bastiat pour la présidentielle française de 2012, en se demandant si l’État ne fait pas fausse route depuis 60 ans en prenant toujours plus d’expansion.

En conclusion, Frédéric Bastiat est l’un des plus importants économistes de tous les temps. La justesse de ses observations et de ses déductions ont connu peu d’égaux dans l’histoire. Sa clarté et sa vulgarité (dans son sens littéraire) ont permis à Monsieur et Madame tout-le-monde de finalement avoir accès à des concepts jadis réservés à des intellectuels, leur permettant de voir toutes les attrapes dont ils sont victimes à leur insu. Bastiat avait le mérite d’être très tranché; on ne pouvait douter de sa farouche opposition au protectionnisme ni au débordement de l’État de ses tâches régaliennes. Enfin, il est un des derniers grands économistes à voir l’économie pour ce qu’elle est vraiment : une étude du comportement humain et des implications qu’il apporte si l’État s’en mêle, notamment une diminution de la richesse, une mauvaise allocation des ressources, une violation de la liberté des individus et une augmentation artificielle des inégalités (en favorisant certains groupes plutôt que d’autres).

1C’est-à-dire les adhérents aux principes de l’École autrichienne d’économie, sauf avis contraire.