C’est donc une victoire totale qu’il gagne sur Prudhon lors de leurs échanges sur le crédit, car n’en déplaise à ce dernier, prêter de l’argent est une privation. De plus, ce prêt est un service, et tout service doit être payé. Victor Considérant aussi s’est fait rappeler à l’ordre quand Bastiat lui rappelle que tout service se paie car il est utile; il permet à qui le paie de s’éviter des peines, fusse pour obtenir de l’eau. C’est pourquoi un service plus pénible vaudra plus, et le seul véritable « droit au travail », c’est de jouir de sa personne et de sa propriété. Restreindre le droit à quiconque cette jouissance constitue la véritable spoliation. Comme elle est souvent faite au travers de l’État, « cette grande fiction au travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépends de tout le monde », elle encourage la paresse car tout le monde voudra obtenir ses privilèges. S’en suit ainsi une baisse de l’accumulation de capital – les gens ont peur de se le faire voler – et un appauvrissement des gens. Say avait passé la même remarque 40 ans auparavant : «  Il n’y a point de propriété assurée partout où un despote peut s’emparer, sans leur consentement, de la propriété de ses sujets. »

Par ailleurs, Bastiat a l’occasion (trop brève) d’exercer ce qu’il prêche en représentant le département des Landes à la Constituante, et finalement à l’Assemblée nationale en 1848. Pour s’assurer de rester fidèles à ses idéaux, il ne s’associe à aucun parti, et vote autant avec la gauche qu’avec la droite. Il s’oppose notamment à l’octroi de crédits pour transporter des gens en Algérie, non pas par manque d’amour pour les Français, mais justement parce qu’il a leurs finances à cœur. D’ailleurs, il ne manque pas de rappeler que l’argent des finances publiques a immanquablement été pris à quelqu’un d’autre. Et quand l’État prend cet l’argent, il en a rarement trop; il augmente ses dépenses en conséquence. Il prend ainsi de plus en plus de place, restreignant le commerce avec les douanes, la liberté d’éducation avec l’instruction publique et la liberté des communes avec une très grosses bureaucratie.

Parlant de restrictions des libertés, il ne manque pas de passer à tabac cette législation du code pénale qui interdit formellement les coalitions ouvrières (syndicales) parce que cela leur est nuisible. Pourquoi ne pas les laisser agir librement pour le découvrir? Et que dire de cet esclavage de fait, qui empêche un employé de démissionner si le salaire ne lui convient pas parce qu’il nuirait à l’industrie de son patron. « qu’est-ce qu’un esclave, si ce n’est l’homme forcé, par la loi, de travailler à des conditions qu’il repousse ? »

Son dernier souffle

Avant que la mort, le seul adversaire qui a raison de Bastiat, ne l’emporte, le Landais a le temps de publier un tome de ses Harmonies économiques. Elles se voulaient une mise à jour de ses Sophismes, et comme ceux-ci, elles s’attaquaient à l’adversaire du jour, qui était le socialisme cette fois.

Il démontre, comme Smith avant lui, que les intérêts personnels des humains sont généralement en harmonie, n’en déplaise aux socialistes. Ces derniers basent leur raisonnement sur les observations parfois mal faites des économistes – car les économistes observent avant tout l’action humaine – afin de complètement vouloir recréer la société à neuf. Ils oublient, par le fait même, que les hommes sont libres, et donc faillibles. C’est dans ces failles que l’homme commet des erreurs et souffre. Si cette erreur ne le touche que lui, elle engendre la responsabilité; si elle touche autrui, elle engendre la solidarité. Mais les socialistes ne l’entendent pas ainsi; pour eux, l’organisation d’une société parfaite est à portée de la main; ils s’imaginent que les dirigeants de cette société agiront hors d’eux (et donc, sans intérêt personnel) et que les gens les suivront avec enthousiasme. Bref, c’est comme si cet/ces illuminé(s) avai(en)t soudainement eu la révolution sur le bon fonctionnement de la société et que nous faisions fausse route depuis les débuts de l’Histoire. Enfin, les socialistes ont la fâcheuse habitude, comme les philosophes de l’Antiquité, de voir la richesse comme un mal, une immoralité, alors qu’ils sont incapables de voir une différence fondamentale : la richesse antique était pillé, celle contemporaine est créée parce qu’elle apporte une utilité, qu’elle épargne des efforts. Les socialistes agissent donc comme « des perroquets répétant ce qu’ils ne comprennent pas. » 

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