En fait, le sophisme protectionniste est tellement bien ancré chez les intellectuels que c’est à se demander si les économistes libéraux ne sont pas en train de proposer « un ordre social nouveau, chimérique, étrange, une sorte de phalanstère sans précédent dans les annales du genre humain! » Pourtant, chaque humain sur cette planète est un économiste; il produit et échange là où c’est le plus avantageux. S’il en est incapable, alors il n’aura d’autres choix que de recourir à la force pour le faire, et c’est exactement ce que le colonialisme vise à faire. Si tous les pays visent à exporter le plus possible et importer le moins possible, alors seul le territoire national peut absorber la production intérieure. Bref, le gouvernement commet une grossière injustice.

Un autre sophisme tenace auquel Bastiat s’attaque, c’est cette croyance que la richesse se calcule par la quantité travail qu’on met à une tâche – c’est d’ailleurs un des « arguments » des protectionnistes : faisons travailler les gens d’ici plutôt que d’encourager ceux d’ailleurs. Suivant cette logique, un cultivateur a donc intérêt à semer ses champs les plus stériles et à gratter le sol avec ses ongles, les travailleurs ont intérêt à détruire toutes les machines qui travaillent à leur place – même si, dans les faits, il y a plus d’emplois depuis la mécanisation massive de la production –, décréter l’amputation de la main droite de tous les travailleurs augmenterait dramatiquement l’emploi, et donc la richesse, et Robinson Crusoé aurait enjoint Vendredi de refuser de troquer, selon les conseils du Moniteur industriel, avec un étranger (même s’il propose d’échanger un produit que les naufragés n’ont pas).

Dans la réalité, le travail est un moyen et non une fin. On travaille afin de se faciliter la vie, afin de surmonter les nombreux obstacles auxquels on fait face. La division du travail rend ce combat d’autant plus facile. Certes, libéraliser les échanges risque de froisser certains secteurs de l’économie et ses travailleurs. Mais ce ne sont là que des cas particuliers; pourquoi pénaliser la masse seulement parce que quelques personnes perdent leur emploi? Ce n’est qu’une petite tempête à traverser. C’est comme si on convainquait les esclaves d’adorer leur bourreau seulement parce que sans lui, trouver de la nourriture sera périlleux. Bref, la logique des protectionnistes peut se résumer à ceci : mieux vaut la disette que l’abondance.

L’activiste politique

Au travers de ses écrits, Bastiat voit se développer, surtout dans le Midi, les germes d’associations pour la liberté du commerce. Heureux de voir grandir ce qu’il a semé, il joint des gens de Bordeaux et forme, en février 1846, l’Association bordelaise pour la liberté des échanges. Plusieurs autres associations voient le jour un peu partout, même à Paris. Malheureusement, l’association de la Ville Lumière semble plutôt préoccupée par son embourgeoisement que par les idées de liberté. Bastiat s’en trouve frustré, lui qu’on aurait pu confondre avec un bon paysan venu observer les merveilles de la capitale. L’association s’est néanmoins constituée, et Bastiat en devient le secrétaire.

Il tente même de se représenter à des élections. Dans son discours Aux électeurs de l’arrondissement de Saint-Sever, il renchérit sur ce qu’il a toujours dit, ce qui est tout à fait « digne de l’élève et du futur héritier des J.-B. Say, des Comte et des Dunoyer. » Il y rappelle que « lorsque le pouvoir a garanti à chacun le libre exercice et le produit de ses facultés, réprimé l’abus qu’on en peut faire, maintenu l’ordre, assuré l’indépendance nationale et exécuté certains travaux d’utilité publique au-dessus des forces individuelles, il a rempli à peu près toute sa tâche. » Tout le reste est donc du domaine privé. Ainsi, le gouvernement sera bon marché, car extrêmement limité dans son action, et libéral, en laissant libre cours aux facultés des citoyens ne violant pas celles des autres.

Malheureusement, sa santé fragile l’empêche d’être à la hauteur de ses ambitions. De plus, la Révolution de Février 1848 coupe court à toute idée de réforme du commerce. Pour ajouter aux malheurs, un nouvel adversaire point à l’horizon : le socialisme. Mais ce dernier se bat constamment en retraite face à la plume inépuisable de Bastiat. « Comme un savant ingénieur, il avait d’avance étudié les plans des ennemis, et contre-miné les approches en creusant plus profondément qu’eux le terrain des lois sociales. »