Les premiers balbutiements

Un des premiers écrits de Bastiat date de novembre 1830, peu après le succès de la Monarchie de Juillet qui amène Louis-Philippe sur le trône de même qu’une monarchie constitutionnelle en France. Dans sa lettre Aux électeurs du département des Landes, en appui à M. Faubrie, il s’attaque vivement à plusieurs sophismes politiques ambiants, notamment le fait qu’un candidat ne soit pas de la région discrédite ce dernier. Comme si les intérêts des gens de sa région d’origine étaient si opposés à ceux des gens de celle qu’il représente …

Un autre point intéressant amené dans cette lettre aura une influence directe sur plusieurs penseurs (voir la section Son héritage). En effet, il dénonce la propension des gouvernements à prendre de l’expansion, « excitant la population entière à déserter l’industrie pour les emplois, le travail pour l’intrigue, la production pour la consommation stérile, l’ambition qui s’exerce sur les choses pour celle qui n’agit que sur les hommes », alors que les emplois publics ne devraient pas « faire briller ceux qui les ont ni exciter l’envie de ceux qui ne les ont pas. » C’est effectivement ce qui se passe : comme l’argent ne pousse pas dans les arbres – essayer de le faire cause de l’hyperinflation –, ça rend les ressources limitées. Si le gouvernement dépense un dollar, c’est un dollar de moins qu’un particulier peut dépenser. Ce dernier, gérant ses propres ressources, dépense généralement son argent sagement; en contrepartie, le gouvernement, en dépensant l’argent des autres, n’a pas le même incitatif, ce qui crée du gaspillage, ou « consommation stérile. » Et si ces dépenses dépassent 25 % du PIB, la croissance économique et l’emploi ralentissent de façon notable.

Ce discours n’a malheureusement pas convaincu les électeurs. Deux ans plus tard, c’est à son tour de se présenter à une élection, et il reste campé sur les mêmes positions, affirmant que la seule mission du gouvernement est d’assurer la paix intérieure et extérieure. « il faut qu’il abandonne à l’activité privée tout ce qui est de son domaine. L’ordre et la liberté sont à ce prix. » Ce discours n’a pas convaincu les électeurs non plus.

La découverte de la liberté anglaise

Malgré ces échecs, il continue d’occuper ses modestes fonctions de juge de la paix à Mugron; il est également nommé membre du Conseil général des Landes. Dans ses loisirs, il aime discuter avec le cercle local, où les échanges d’idées sont souvent vifs et l’anglophobie, omniprésente. Un jour, un anglophobe notoire porte à l’attention de Bastiat une citation du Premier ministre anglais Peel, qui aurait dit qu’adopter un certain parti aurait fait tomber l’Angleterre au dernier rang des nations comme la France. Incrédule – « il sembla étrange à Bastiat qu’un Premier Ministre d’Angleterre eût de la France une opinion semblable, et plus étrange encore qu’il l’exprimât en pleine Chambre » –, il commande la version originale de The Globe and Traveller. Ladite citation de Peel n’apparait nul part…

Ce n’est pas tout : non seulement la presse française traduit mal, mais elle omet parfois de traduire. Nul part ne mentionne-t-elle l’agitation causée par la Ligue pour la liberté du commerce, qui combat les vieilles législations commerciales vues comme nuisibles, particulièrement les lois céréales. On les considère comme une vulgaire histoire locale sans importance. Fasciné par les idées des ligueurs – il a d’ailleurs la chance de les rencontrer –, il prend soin de traduire leurs plus importants discours, ce qui aide à raviver sa flamme libérale. « il eut honte de n’avoir rien fait jusqu’alors pour une cause [le libre-échange] qui avait rallié en Angleterre de si nobles intelligences et des cœurs si dévoués. » Il se rattrape vite et publie, en octobre 1844, De l’influence des tarifs français et anglais sur l’avenir des deux peuples. Le succès est instantané, bien que le nom de Bastiat n’était pas encore connu des cercles d’économistes de Paris. « Tout le monde admira cette argumentation serrée et incisive, ce style sobre, élégant et spirituel. » Il se charge également d’écrire un livre sur Codben, un des grands manitous de la Ligue, qui connait un succès retentissant à sa sortie en 1845. 

Advertisements