L’incompatibilité

Les notions énumérées ci-haut semblent très belles, mais elles sont fortement incompatibles entre elles. En effet, une égalité des richesses laisse la place à une inégalité des ressources et des opportunités, puisque ce n’est pas tout le monde qui peut bien utiliser son argent. De même, une égalité des ressources amène une inégalité des richesses et des opportunités, puisque certains sont plus débrouillards que d’autres.

Aussi sont-elles incompatibles avec une société qui reconnaît la propriété privée, droit sans lequel rien ne se produit et fait les gens se battre entre eux1. Vouloir égaliser les richesses, et surtout les ressources, sous-entend que l’on prend le fruit du travail (que l’on suppose honnête) d’une personne pour le donner à une autre sans compensation. Si ce n’était pas le gouvernement qui faisait l’opération, on serait clairement en présence de vol. Et tel que mentionné, on ignore si les promoteurs veulent que l’on pallie l’irresponsabilité en donnant toujours plus d’argent ou de ressources. Si tout le monde a droit à du fer, doit-on pallier les pertes de ceux qui le laissent rouiller?

Par ailleurs, est-ce qu’une égalité matérielle est vraiment nécessaire? A-t-on tous besoin d’une voiture de luxe et d’un château sur le bord de la mer? Les gens ne voudraient-ils pas plutôt que les gens aient un strict minimum pour vivre? Si tel est le cas, alors l’égalité matérielle est futile. Si on a de quoi se nourrir, se vêtir et se loger correctement, à quoi bon vouloir prendre des autres de force? Sans compter qu’en divisant la richesse, on appauvrit la masse. Les dirigeants communistes depuis Deng Xiaoping semblent avoir au moins compris ce principe2. D’ailleurs, qu’est-ce qui est mieux : une société où chaque quintile gagne 20 000$ ou une où le quintile inférieur gagne 20 000$ alors que le supérieur gagne 100 000$?

Un problème d’injustice?

À la base du plaidoyer pour l’égalité semble exister un sentiment d’injustice. On continue de répéter que les riches s’enrichissent aux dépends des pauvres. Si l’affirmation a son fond de vérité dans notre société corporatiste, il demeure néanmoins que prendre aux pauvres pour donner aux riches est tout aussi injuste que de prendre aux riches pour donner aux pauvres. Et si les riches s’enrichissent sans violer les droits des pauvres, où est le problème?

Donc, si l’inégalité matérielle cause autant de problème, peut-être devrait-on plutôt se tourner vers l’égalité morale, c’est-à-dire dans nos relations avec les autres. F.A. Hayek plaide pour l’égalité devant la loi, principe très populaire qui a notamment permis d’éliminer plusieurs lois racistes et sexistes. Toutefois, le simple fait que ces lois aient existé montre le talon d’Achille du principe. Du temps des monarchies absolues, tout le monde était égal devant la loi : on était jeté au cachot si on se moquait du roi, peu importe l’origine sociale (à quelques très rares exceptions). Et aujourd’hui, il semble que n’importe qui peut être placé sous écoute ou être arrêté sans mandat…

Égalité d’autorité

Il semblerait alors que le seul type d’égalité qui permette une véritable égalité entre les gens soit une égalité d’autorité, tel qu’imaginé par John Locke. À son époque (fin 17e siècle), le droit divin semblait encore la norme; certaines personnes était prédestinées d’avance à en diriger d’autres. Il a complètement défait cet argument dans son Second traité sur le gouvernement, en affirmant que le pouvoir de diriger les autres est réciproque, et donc que nous sommes tous égaux comme les autres animaux, sans qu’un n’assujettisse un autre.

Parallèlement, le philosophe Immanuel Kant croit que les meilleures conditions politiques sont celles où chacun peut, tout comme les autres, obliger son prochain à respecter ses droits. Nous avons donc droit à l’intégrité de notre corps, à notre travail et à détenir une propriété. On peut également mutuellement s’obliger à quelque chose au travers d’un contrat.

En conclusion, si on considère l’égalité morale comme la seule juste – personne ne peut réclamer autorité sur qui que ce soit –, alors on doit oublier toute forme d’égalité matérielle. En effet, affirmer qu’une personne ait droit aux fruits d’une autre, c’est affirmer qu’on a l’autorité nécessaire pour effectuer le transfert, et donc que nous sommes inégaux dans notre autorité sur les autres. Une telle société donne le Québec, où la réglementation, les taxes et les impôts sont tellement écrasants que nous nous faisons rattraper par le Nouveau-Brunswick quant au salaire moyen après impôt. Il semble que nos intellectuels préfèrent que nous soyons également pauvres plutôt qu’inégalement riches…

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