Wilfrid Laurier a jadis : « Le Québec n’a pas d’opinion, il n’a que des sentiments ». La dernière élection lui a encore donné raison.

En effet, quand on regarde plusieurs nouveaux élus néo-démocrates, l’on peut constater que les électeurs n’avaient pas la moindre idée pour qui ils votaient. Ruth Ellen Brosseau, député de Berthier-Maskinongé (entre Trois-Rivières Ouest et Lavaltrie) est une assistante-gérante dans un pub d’Ottawa. Elle parle à peine français et a passé la campagne électorale … en vacances à Las Vegas. Charmaine Borg, Matthew Dubé et Laurin Liu (Université McGill), Pierre-Luc Dusseault (Université de Sherbrooke), Marie-Claude Morin (UQAM), Alexandrine Latendresse (Université Laval) et Ève Peclet (Université de Montréal) sont soit étudiants, soit récemment gradués de leur université respective. Enfin, les électeurs ont également choisi Mathieu Ravignat, enseignant de karaté à Gatineau et communiste avoué (il s’oppose farouchement à l’ALENA, accord pour lequel le Québec a longuement milité).

Et en regardant de près le programme du NPD, on doit se demander pourquoi les Québécois ont tant fait confiance à un parti aussi centralisateur. En effet, le parti de Jack Layton veut financer un programme pancanadien de garderies et d’assurance-médicaments, alors que ces compétences (éducation et santé) sont exclusivement provinciales. On se rappellera la farouche opposition du Québec aux bourses du millénaires sous Chrétien.

Le cœur avant la raison

En regardant l’histoire politique récente du Québec, le raz-de-marée orange n’est pas une surprise. En fait, il suit plutôt la citation de Wilfrid Laurier citée en introduction.

En 1984, suite à l’émotion créée autour du rapatriement de la constitution par Trudeau, les Québécois ont massivement rejeté le Parti libéral (PLC) pour se tourner vers le Parti conservateur (PC). Dirigé par Brian Mulroney, le PC avait promis de corriger l’erreur de Trudeau en rapatriant le Québec dans la constitution, ce qui a donné l’Accord du Lac Meech. Sous le coup de l’émotion de cet échec, plusieurs députés fédéraux forment le Bloc Québécois (BQ), un parti séparatiste au fédéral.

En 1993, le parti remporte 54 sièges et devient ainsi l’opposition officielle au Parlement. Parallèlement, en 1994, le PQ revient au pouvoir et enclenche un nouveau processus référendaire. Perdant par peu, le chef du PQ blâme « l’argent et le vote ethnique » – il avait aussi blâmé le controversé animateur André Arthur pour avoir affaibli le vote dans la région de Québec –; il démissionnera le lendemain. S’en suivra une longue agonie du mouvement séparatiste, tant au fédéral qu’au provincial. Bien que le PQ ait obtenu un autre gouvernement majoritaire en 1998, il a perdu le vote populaire. À l’élection fédéral de 2000, l’émotion a encore refait surface. Je me rappelle les pubs de la libérale Hélène Scherrer, qui démonisait le BQ dans la foulée des controversée fusions municipales du temps, menées par le PQ. Le BQ tombera à 37 sièges.

Le BQ a repris ses sommets de popularité en 2004 suite à l’éclatement du fameux scandale des commandites. L’émotion a fait rentrer 54 députés du BQ à Ottawa, égalisant le record de 1993. En 2006, le BQ remporte encore une majorité de sièges, mais le PC réussit une percée. Il n’en fallait pas moins pour que l’émotion fasse de la région de Québec (où étaient les Conservateurs) une tête de turc.

L’émotion a également empêché les Conservateurs d’obtenir une majorité en 2008. Le gouvernement Harper avait annoncé des coupures dans la « culture », une des supposées valeurs québécoises. Cet acharnement du BQ à ce sujet révèle un autre trait du Québec : celui d’être « dépendantistes ». En effet, il semble que rien ne peut se produire au Québec sans intervention d’un gouvernement. Puisque que la culture est une affaire provinciale, pourquoi se soucier de coupes fédérales? Et de toute façon, le gouvernement n’a pas à préférer le poète ou l’écrivain au mineur ou au banquier. Tous paient des impôts, et s’ils sont incapables de vivre de leur emploi, qu’ils s’en trouvent un autre.

L’émotion était tout aussi palpable durant la campagne de 2010. Partout dans les médias, le mot d’ordre était d’empêcher un gouvernement conservateur majoritaire. Car chacun sait qu’avec le PC au pouvoir, les avortements seront interdits, le système de santé public sera complètement privatisé, les homicides avec un fusil augmenteront en flèche, il y aura des prisons à chaque coin de rue, les femmes vont perdre leur droit de vote, etc. La campagne de peur des médias a visiblement marché : le PC a perdu cinq députés au Québec et 25 % de ses votes de la dernière élection. Toutefois, il semble que personne n’aurait pu prédire que le Québec serait teinté d’orange et non de bleu poudre. Mais il n’en demeure pas moins que la majorité des Québécois ont voté sous le coup de l’émotion, soit contre le PC et le BQ.

Est-ce donc dire que la séparation est morte et enterrée? Non, pas du tout. La plupart des sondages montrent qu’il y a un noyau de 30-40 % de la population qui est toujours pour la séparation (les « purs et durs »). Et lors de la prochaine élections provinciale – d’ici 2013 –, beaucoup de choses peuvent se passer. Il semble clair que le Parti libéral du Québec se verra montrer la porte de sortie. Toutefois, il n’est pas sûr que le PQ prenne le pouvoir. Si l’Action démocratique du Québec (ADQ), qui avait aussi connu un fort et soudain gain de popularité avec des députés aux qualifications insuffisantes, mais en 2007, peut réussir à se faire un programme cohérent, alors il pourrait prendre le pouvoir, ou du moins détenir sa balance dans un gouvernement minoritaire. Mais si la « vague orange » représentait un mouvement de fond, alors il se pourrait que Québec Solidaire, l’équivalent provincial du NPD, gagne plusieurs siègent.

Mais une chose est sûre : le débat référendaire ne sera pas rouvert. À moins, bien sûr, que les séparatistes ne se trouvent d’autres excuses pour catalyser sa haine du Canada en vote pour eux et en référendum. En effet, depuis l’arrivée de Jacques Parizeau en 1998, le PQ ne propose pas un projet différent comme le faisait René Lévesque. Le PQ montre plutôt qu’un Québec séparé serait en moins pire position.

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