Il y a déjà plus de 40 ans, Pierre Elliott Trudeau a commis un des seuls gestes intelligents de sa carrière politique : décriminaliser l’homosexualité. « L’État n’a pas sa place dans la chambre à coucher de la nation », disait-il, et il avait raison. En effet, pourquoi devrait-on criminaliser un comportement que la personne n’a (presque) sans aucun doute choisi – on a déjà rendu des mouches bisexuelles en jouant un peu avec leurs gènes.

Il semble toutefois avoir oublié d’invalider une autre disposition du code criminel : la polygamie. En effet, l’article 293 rend passible de cinq années de prison toute personne commettant ce crime. Le long procès d’un secte polygame de Bountiful en Colombie-Britannique a ravivé le débat. La cause est maintenant devant la Cour d’appel provinciale, un échelon en bas de la Cour suprême du Canada.

L’État et la morale

Un des arguments amené contre la pratique est que ça va à l’encontre des valeurs canadiennes. Mais quelles sont ces valeurs? Et est-ce que c’est l’État qui les définit? Si c’est le cas, alors on peut s’attendre au pire. En effet, quand l’État avait le monopole des valeurs, ça a très souvent dégénéré.

On n’a qu’à penser à l’Inquisition en Espagne, qui avait, comme l’un de ses buts, d’imposer l’unité religieuse catholique dans le royaume. Une des premières actions prises fut contre les « convertidos », les juifs convertis au christianisme. Environ 2000 de ces personnes seront brûlées entre 1480 et 1530, et seulement parce qu’on doutait qu’elles adhéraient au catholicisme. Plusieurs – on est incapable de chiffrer – ont également dû partir ou se faire expulser, et sans compensation ou capacité d’emporter leur or.

De plus, l’Inquisition avait un caractère excessivement arbitraire. Une personne pouvait demeurer jusqu’à deux ans derrière les barreaux avant que les inquisiteurs ne regarde son « cas ». Évidemment, ses biens étaient saisis, et ceux-ci ne pouvaient servir qu’à payer sa défense. C’était souvent futile, parce que plusieurs personnes sont mortes en attendant leur « procès ». De plus, elles étaient tenues dans l’ignorance quant à la nature de leurs accusations.

Est-ce qu’on veut que l’État définisse ainsi les valeurs que doit avoir le pays, pour ainsi le purger de toute « impureté »? Ne devrait-il pas plutôt nous protéger de lui (liberté d’expression, de religion, droit d’habeas corpus)?

Vox populi, non vox sagere

Une autre raison invoquée pour laisser la polygamie illégale est l’opinion du peuple. L’Institute for Canadian Values (valeurs qu’il ne définit pas explicitement sur son site) a commandité un sondage en 2006, où 82 % des gens s’opposent à la légalisation de la polygamie.

Est-ce que l’opinion populaire est suffisante pour définir ce qui est bien ou ce qui est mal? En Californie, l’infâme proposition 8 a été acceptée à environ 52 %. On a ainsi laissé dans les mains des électeurs le pouvoir de décider si les conjoints de même sexe avaient les mêmes droits (fiscaux et légaux) que les couples hétérosexuels, alors qu’ils les avaient déjà obtenus. Si cela avait été possible, une telle proposition, portant sur les mariages interraciaux, aurait sans aucune doute passé, et avec une majorité encore plus décisive, dans la plupart des États de l’Union avant les années 60.

Et que dire de cette farce nommée prohibition. À l’initiative, entre autres, de la Woman’s Christian Temperance Union, plusieurs États ont complètement banni l’alcool. Le pays l’a même fait via un amendement constitutionnel. Les gens croyaient ainsi que la société s’améliorerait. Ils ont eu gravement tort : le crime organisé était florissant – prohiber un vice ne l’élimine pas –, le gouvernement a volontairement empoisonné l’alcool industriel pour décourager les gens d’en boire, causant des milliers de morts, et la police devenait complètement corrompue.

Est-ce qu’on doit donc laisser une majorité de gens définir ce que doit être une société par la loi?

Laisser les adultes consentants libres

Les lecteurs réguliers du Québécois Libre se rappelleront un texte que j’ai déjà écrit, où je m’objectais à toute intervention de l’État dans la définition du mariage. Je persiste en je signe en ce qui concerne la polygamie : l’État n’a pas à intervenir dans des relations entre adultes consentants, qu’ils soient de sexe opposés, de même sexe ou plus de deux personnes à la fois.

Je tiens à insister sur le mot consentant, parce que plusieurs objections contre la polygamie viennent du fait que les relations seraient loin d’être consensuelles. Plusieurs femmes ont fui ces sectes à cause de la violence qui y régnerait. Si tel est le cas, alors c’est à un jury impartial de reconnaître coupable d’agression sexuelle/physique les personnes perpétrant de tels crimes. Il ne faut pas généraliser; après tout, plusieurs personnes, et pas seulement dans un contexte religieux, semblent vivre des relations polygames très heureuses.

On plaide aussi que les filles sont mariées à 14 ou 16 ans. Que les gens se rassurent : en Colombie-Britannique, aucune personne en bas de 16 ans n’est apte à concevoir à un mariage, même avec le consentement parental. Encore une fois, si une femme est forcée à se marier, c’est à un jury d’en décider.

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