Tout quitter: adieu Québec (2e partie)

La plupart des professeurs ne sont pas tellement mieux (quoique c’est probablement la même chose dans les autres universités). Dans le cours de théorie macroéconomie, on m’a confirmé la totale inutilité des mathématiques dans l’économie en me présentant le Lagrangien. De ce que j’en ai compris, il s’agit de mettre en chiffres le désir de consommer maintenant ou plus tard. Bref, on tente de quantifier les choix subjectifs des gens, ce qui est à peu près impossible à faire. Dans le cours, on ne présentait que les théories néoclassiques et keynésiennes, toutes deux impuissantes pour expliquer les véritables causes des crises économiques, i.e la trop grande intervention du gouvernement qui amène son lot de distorsions.

Aussi, deux cours étaient donnés par des fonctionnaires (actif ou retraité), et cela se reflétait dans le contenu. Dans Analyse des politiques publiques, on nous faisait croire que l’intervention du gouvernement est nécessaire dans la vie courante, quoiqu’on montrait aussi que les politiques publiques ont un fort biais conservateur, ce qui explique pourquoi les choses changent si peu. Mais ce n’était rien en comparaison avec Économie-politique du Québec et du Canada. Là, il n’y avait absolument aucune nuance : l’État EST un dieu, surtout au Québec. Les pôvres francophones, majoritaire dans la population mais minoritaires dans les postes d’importance, ont eu besoin du Dieu État pour finalement se hisser hors du trou. Tout ce qui ne se conforme pas à cette vénération était qualifié de préfixes hyper subjectifs (principalement ultra : ultralibéral, ultracapitaliste, etc.). L’enseignant m’a même demandé de « descendre du Mont Pèlerin » lorsque j’ai présenté le premier plan d’une critique du rapport Pronovost sur l’agriculture. Il va sans dire que X propageait sans cesse les mêmes mensonges – la crise de 2008 a été causée par la déréglementation, des monopoles se formeraient automatiquement sans l’intervention de l’État, l’interventionnisme est toujours justifié.

Mais le pire des cours était sans aucun doute Économie de l’environnement. Déjà, le livre suggéré pour le cours avait un ours polaire sur une banquise presque complètement fondue. Aussi, dans la première partie du cours, on tentait de redonner une crédibilité au GIEC, cet organe de l’ONU qui tient absolument à imputer aux humains le réchauffement/changement/dérangement climatique/météo extrême. On nous montrait les graphiques qui prédisent la catastrophe imminente… alors que les températures stagnent depuis plus de 15 ans, que l’Arctique fond à peine, que les iles du Pacifique ne disparaissent pas et qu’on n’a pas découvert de hausse (nombre et force) dans les ouragans. Néanmoins, Y a tout de même mentionné des concepts économiques valables comme les droits de propriété pour gérer la pollution, notamment au travers du théorème de Coase. Lors de son explication, on a montré la ville de New York en exemple d’application du théorème. Comme la Ville veut avoir une eau potable propre – elle la prend d’une chaine de montagne à une centaine de kilomètres au nord – elle paie les propriétaires en amont pour éviter de contaminer l’eau. Ainsi, tout le monde sort gagnant. Toutefois, Y parlait de la réduction de la pollution comme de l’effet multiplicateur keynésien : il suffit d’intervenir pour que ça se produise. Comme si les compagnies allaient se conformer aux politiques gouvernementales sans trouver un moyen de les contourner…

Une classe politique pas du tout « sur la coche »

À ce sujet, il semble que la courbe de Laffer (« contourner » une fiscalité trop haute) se confirme de mieux en mieux avec la venue du PQ. En effet, j’avais prédit que ce serait la catastrophe avec la venue des troupes de Pauline Marois au pouvoir. Ça se confirme de jour en jour, notamment avec une baisse de 50 % des investissements privés, une lutte sans merci contre le développement pétrolier et contre les gaz de schiste, une haine de la richesse minière ainsi que la priorisation de « vrais » dossier comme la séparation, avec des messages aussi enfantins qu’inintéressants, et la langue en ajoutant encore plus de restrictions à la liberté de choix des gens. Pendant ce temps, les sirènes syndicales réussissent à faire oublier au gouvernement son « obsession » avec le déficit zéro, s’imaginant que les coupures budgétaires sont mal - bien que le ministre des Finances va à New York en cachette pour rassurer les marchés. Évidemment, on ne peut passer sous silence les nombreuses nominations partisanes, dénoncées par le gouvernement lorsqu’il était dans l’opposition.

Tout quitter: adieu Québec (1re partie)

En 2008, j’étais parti du Québec pour tenter l’expérience de journaliste en Saskatchewan – je n’avais pas trouvé d’emploi au Québec à l’époque, et le départ se voulait simplement temporaire. Après quelques mauvaises expérience subséquentes, je suis revenu à l’automne 2012 pour étudier et compléter un bac en économie-politique. Grâce à des groupes comme le RLQ et l’expansion de la radio d’opinion (surnommée radio-poubelle par les glorificateurs du Dieu État), je croyais qu’il y aurait eu un certain brassage d’idées. Oh que je me faisais des illusions…

 

Le Québec en 2008 et le Québec en 2012, c’est presque exactement la même chose : une province plus polarisée qu’un aimant où hors de l’État, point de salut; une province qui cherche constamment plus de revenus plutôt que de diminuer ses dépenses; une province où utiliser l’argent des autres est de la générosité mais vouloir garder SON argent est de l’égoïsme; une province qui exploite/a le potentiel d’exploiter ¼ de tous les éléments naturels mais qui reçoit 50% de toute la péréquation (peu importe le montant per capita); une province menée par le bout du nez par les syndicats, qui admettent sans gêne que c’est au gouvernement de fournir des bons emplois et que malgré le climat supposément empoisonnée, la pension généreuse « aide » à persister; une province encore embourbée dans des débats stériles sur la séparation alors que le Québec est dans le top 10 des juridictions les plus endettées de la planète, que les infrastructures tombent en ruine, que l’éducation perde de plus en plus sa crédibilité et que la corruption ronge complètement le politique – ce qui n’empêche pas la chef du gouvernement de critiquer ceux qui attaquent son parti même s’il est mêlé à la corruption; une province où tous les partis sont pareils et où les débats se résument à savoir qui a la meilleure idée pour dépenser l’argent des autres; une province où s’enrichir est un vice à moins que ce soit au travers de l’État; une province où il suffit de sortir dans la rue et tout casser pour avoir gain de cause (le support des syndicats aidant); une province où la langue française est tellement importante qu’elle doit être bétonnée contre la langue « étrangère »… Je pourrais continuer longtemps, mais je vais plutôt raconter mes (més)aventures de 2012, qui m’ont convaincu que mon avenir n’est pas au Québec.

 

L’endoctrinement socialiste fait effet

 

Tel que mentionné en intro, j’ai complété un bac en économie-politique. Toutefois, d’après ce que j’ai vu et entendu, il semble que la partie politique ait pris le dessus. En effet, l’ignorance des étudiants de économie est simplement ahurissante. Plusieurs croient encore que le salaire minimum ne crée pas de chômage, que l’intervention du gouvernement dans l’économie est justifiée et qu’il est acceptable d’exiger l’argent des autres. À ce sujet, plusieurs portaient le carré rouge, le symbole du désordre et du chaos ambiant dans la Belle Province. Plusieurs même militent pour des partis socialistes comme Québec Solidaire, Option nationale ou le PQ. Deux d’entre eux ont même fait positionner l’association étudiante (APEL) en faveur de la séparation. Pourquoi? Parce que, comparativement à ailleurs au Canada, le Québec croit plus aux principes altruistes du collectivisme (je paraphrase à peine). Quand j’essayais de montrer des « vrais » arguments économiques, on m’accusait de venir d’un autre siècle, de ne pas présenter des sources « crédibles » ou d’être démagogue quand je compare l’impôt à de l’esclavage.

 

Durant le vote de boycott des cours à la fin février, je me suis fait rappelé à quel point le mouvement étudiant est empreint d’altruisme (objectiviste). En effet, on voulait ne pas assister à son cours ET ne pas en subir les conséquences. Je cite le courriel envoyé par l’association étudiante des sciences sociales (dont le logo est aux couleurs de l’anarcho-communisme)après le vote de boycott : « Pour s’assurer que le vote de l’assemblée générale spéciale soit respecté les cours seront piquetés. » Ils ont pu compter sur l’avachissement total des professeurs ET des services de sécurité pour faire respecter leur violation des droits des autres.

Frédéric Bastiat: le défaiseur de mythes économiques (6e et dernière partie)

Malheureusement pour Bastiat, ses Harmonies, malgré plusieurs points intéressants, sèment plutôt la discorde chez ses alliés. Pour commencer, Charles Carey, un économiste américain contemporain à Bastiat, l’accuse de lui avoir volé sa réfutation des théories de Malthus et Ricardo. Le non initié à l’économie, en lisant cet œuvre, risque d’avoir une fausse perception de l’économie. Ensuite, plusieurs économistes français s’objectent aux Harmonies. C’est comme si Bastiat, tel un général au milieu d’une guerre, change soudainement la stratégie et l’armement. Il n’aura pas le temps de défendre son livre et de publier un second tome. Il meurt le 24 décembre 1850, cinq ans à peine après être rentré à Paris pour la première fois, et tout juste après avoir publié son dernier chef-d’œuvre, Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, où il montre qu’un bon économiste voit un bon résultat à long terme, même au prix d’une souffrance temporaire, alors qu’un mauvais « poursuit un petit bien actuel qui sera suivi d’un grand mal à venir. »

Son héritage

Malgré sa vie très courte – il n’a pas 50 ans à sa mort –, Bastiat a, encore aujourd’hui, une influence énorme, et ce malgré son style considéré comme peu scientifique. En effet, Joseph Schumpeter le considérait comme une journaliste avant tout, et son biographe estime qu’il n’a rien apporté de neuf à la science. Même s’il a précédé Carl Menger, considéré le père de l’École autrichienne d’économie, d’environ 20 ans, on peut facilement considéré Bastiat comme l’un des pères spirituelles de cette école de pensée, comme l’a déjà mentionné Thomas DiLorenzo.

Comme les Autrichiens1, Bastiat était considéré comme un idéologue radical du libre-marché qui utilisait un style littéraire et non mathématique. Les deux utilisent la praxéologie, la science de l’action humaine, comme le font la plupart des autres sciences humaines. La praxéologie se base sur l’existence et la nature des choix, qui proviennent eux-mêmes de la rareté des ressources – n’en déplaise aux socialistes. Les humains ont naturellement tendance à vouloir surmonter ces obstacles, et pas besoin de méthode scientifique pour le découvrir. D’ailleurs, cette dernière cherche à comprendre la nature des éléments et est tout à fait appropriée pour analyser du zinc et ses propriétés magnétiques. Par contre, elle est impuissante pour expliquer pourquoi un humain veut posséder une barre de ce métal, contrairement à la praxéologie, qui prend en compte la subjectivité des choix. Pour répondre à cette question, Bastiat dirait sans doute que le morceau de zinc a une certaine utilité aux yeux de son utilisateur.

Bastiat, comme les Autrichiens, utilise le raisonnement déductif afin que les lois de l’économie se révèlent – elles ne sont pas créées. Il rejette lui aussi l’utilisation des mathématiques (sauf peut-être des statistiques pour l’assurance) car l’économie, au contraire des sciences physiques et de la géométrie, n’étudie pas de quantité fixes – comment peut-on quantifier les besoins et les choix humains, qui sont en constante évolution, contrairement à la structure atomique du zinc? Enfin, les deux voient également la valeur comme subjective; elle se forme dans l’action humaine selon l’utilité qu’elle apporte, ce qui en fait une mesure ordinale et non cardinale. Jevons a par ailleurs approuvé cette notion de Bastiat voulant que l’économie a comme base les besoins humains.

Des politiciens contemporains se réclament aussi de Bastiat. Ronald Reagan, notamment, a beaucoup lu son œuvre. Il s’en inspire profondément il affirme que l’État est le problème et non la solution. Il en profite d’ailleurs pour déréglementer certains secteurs et diminuer les impôts (mais pas les dépenses…) Margaret Thatcher, de son côté, voit dans les écrits de Bastiat un message comme quoi le pouvoir va des individus vers le haut, mais aussi un défenseur de la liberté et de l’autonomie individuelle. Elle en profite au passage pour critiquer les socialistes, comme Bastiat l’a fait dans ses derniers moments.

Un prix Bastiat a même été créé par l’International Policy Network pour récompenser les journalistes qui, comme Bastiat, défendent le libre-marché et la liberté individuelle. Grâce à la technologie moderne, certains ont même « mis en candidature » Frédéric Bastiat pour la présidentielle française de 2012, en se demandant si l’État ne fait pas fausse route depuis 60 ans en prenant toujours plus d’expansion.

En conclusion, Frédéric Bastiat est l’un des plus importants économistes de tous les temps. La justesse de ses observations et de ses déductions ont connu peu d’égaux dans l’histoire. Sa clarté et sa vulgarité (dans son sens littéraire) ont permis à Monsieur et Madame tout-le-monde de finalement avoir accès à des concepts jadis réservés à des intellectuels, leur permettant de voir toutes les attrapes dont ils sont victimes à leur insu. Bastiat avait le mérite d’être très tranché; on ne pouvait douter de sa farouche opposition au protectionnisme ni au débordement de l’État de ses tâches régaliennes. Enfin, il est un des derniers grands économistes à voir l’économie pour ce qu’elle est vraiment : une étude du comportement humain et des implications qu’il apporte si l’État s’en mêle, notamment une diminution de la richesse, une mauvaise allocation des ressources, une violation de la liberté des individus et une augmentation artificielle des inégalités (en favorisant certains groupes plutôt que d’autres).

1C’est-à-dire les adhérents aux principes de l’École autrichienne d’économie, sauf avis contraire.

Frédéric Bastiat: le défaiseur de mythes économiques (5e partie)

C’est donc une victoire totale qu’il gagne sur Prudhon lors de leurs échanges sur le crédit, car n’en déplaise à ce dernier, prêter de l’argent est une privation. De plus, ce prêt est un service, et tout service doit être payé. Victor Considérant aussi s’est fait rappeler à l’ordre quand Bastiat lui rappelle que tout service se paie car il est utile; il permet à qui le paie de s’éviter des peines, fusse pour obtenir de l’eau. C’est pourquoi un service plus pénible vaudra plus, et le seul véritable « droit au travail », c’est de jouir de sa personne et de sa propriété. Restreindre le droit à quiconque cette jouissance constitue la véritable spoliation. Comme elle est souvent faite au travers de l’État, « cette grande fiction au travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépends de tout le monde », elle encourage la paresse car tout le monde voudra obtenir ses privilèges. S’en suit ainsi une baisse de l’accumulation de capital – les gens ont peur de se le faire voler – et un appauvrissement des gens. Say avait passé la même remarque 40 ans auparavant : «  Il n’y a point de propriété assurée partout où un despote peut s’emparer, sans leur consentement, de la propriété de ses sujets. »

Par ailleurs, Bastiat a l’occasion (trop brève) d’exercer ce qu’il prêche en représentant le département des Landes à la Constituante, et finalement à l’Assemblée nationale en 1848. Pour s’assurer de rester fidèles à ses idéaux, il ne s’associe à aucun parti, et vote autant avec la gauche qu’avec la droite. Il s’oppose notamment à l’octroi de crédits pour transporter des gens en Algérie, non pas par manque d’amour pour les Français, mais justement parce qu’il a leurs finances à cœur. D’ailleurs, il ne manque pas de rappeler que l’argent des finances publiques a immanquablement été pris à quelqu’un d’autre. Et quand l’État prend cet l’argent, il en a rarement trop; il augmente ses dépenses en conséquence. Il prend ainsi de plus en plus de place, restreignant le commerce avec les douanes, la liberté d’éducation avec l’instruction publique et la liberté des communes avec une très grosses bureaucratie.

Parlant de restrictions des libertés, il ne manque pas de passer à tabac cette législation du code pénale qui interdit formellement les coalitions ouvrières (syndicales) parce que cela leur est nuisible. Pourquoi ne pas les laisser agir librement pour le découvrir? Et que dire de cet esclavage de fait, qui empêche un employé de démissionner si le salaire ne lui convient pas parce qu’il nuirait à l’industrie de son patron. « qu’est-ce qu’un esclave, si ce n’est l’homme forcé, par la loi, de travailler à des conditions qu’il repousse ? »

Son dernier souffle

Avant que la mort, le seul adversaire qui a raison de Bastiat, ne l’emporte, le Landais a le temps de publier un tome de ses Harmonies économiques. Elles se voulaient une mise à jour de ses Sophismes, et comme ceux-ci, elles s’attaquaient à l’adversaire du jour, qui était le socialisme cette fois.

Il démontre, comme Smith avant lui, que les intérêts personnels des humains sont généralement en harmonie, n’en déplaise aux socialistes. Ces derniers basent leur raisonnement sur les observations parfois mal faites des économistes – car les économistes observent avant tout l’action humaine – afin de complètement vouloir recréer la société à neuf. Ils oublient, par le fait même, que les hommes sont libres, et donc faillibles. C’est dans ces failles que l’homme commet des erreurs et souffre. Si cette erreur ne le touche que lui, elle engendre la responsabilité; si elle touche autrui, elle engendre la solidarité. Mais les socialistes ne l’entendent pas ainsi; pour eux, l’organisation d’une société parfaite est à portée de la main; ils s’imaginent que les dirigeants de cette société agiront hors d’eux (et donc, sans intérêt personnel) et que les gens les suivront avec enthousiasme. Bref, c’est comme si cet/ces illuminé(s) avai(en)t soudainement eu la révolution sur le bon fonctionnement de la société et que nous faisions fausse route depuis les débuts de l’Histoire. Enfin, les socialistes ont la fâcheuse habitude, comme les philosophes de l’Antiquité, de voir la richesse comme un mal, une immoralité, alors qu’ils sont incapables de voir une différence fondamentale : la richesse antique était pillé, celle contemporaine est créée parce qu’elle apporte une utilité, qu’elle épargne des efforts. Les socialistes agissent donc comme « des perroquets répétant ce qu’ils ne comprennent pas. » 

Frédéric Bastiat: le défaiseur de mythes économiques (4e partie)

En fait, le sophisme protectionniste est tellement bien ancré chez les intellectuels que c’est à se demander si les économistes libéraux ne sont pas en train de proposer « un ordre social nouveau, chimérique, étrange, une sorte de phalanstère sans précédent dans les annales du genre humain! » Pourtant, chaque humain sur cette planète est un économiste; il produit et échange là où c’est le plus avantageux. S’il en est incapable, alors il n’aura d’autres choix que de recourir à la force pour le faire, et c’est exactement ce que le colonialisme vise à faire. Si tous les pays visent à exporter le plus possible et importer le moins possible, alors seul le territoire national peut absorber la production intérieure. Bref, le gouvernement commet une grossière injustice.

Un autre sophisme tenace auquel Bastiat s’attaque, c’est cette croyance que la richesse se calcule par la quantité travail qu’on met à une tâche – c’est d’ailleurs un des « arguments » des protectionnistes : faisons travailler les gens d’ici plutôt que d’encourager ceux d’ailleurs. Suivant cette logique, un cultivateur a donc intérêt à semer ses champs les plus stériles et à gratter le sol avec ses ongles, les travailleurs ont intérêt à détruire toutes les machines qui travaillent à leur place – même si, dans les faits, il y a plus d’emplois depuis la mécanisation massive de la production –, décréter l’amputation de la main droite de tous les travailleurs augmenterait dramatiquement l’emploi, et donc la richesse, et Robinson Crusoé aurait enjoint Vendredi de refuser de troquer, selon les conseils du Moniteur industriel, avec un étranger (même s’il propose d’échanger un produit que les naufragés n’ont pas).

Dans la réalité, le travail est un moyen et non une fin. On travaille afin de se faciliter la vie, afin de surmonter les nombreux obstacles auxquels on fait face. La division du travail rend ce combat d’autant plus facile. Certes, libéraliser les échanges risque de froisser certains secteurs de l’économie et ses travailleurs. Mais ce ne sont là que des cas particuliers; pourquoi pénaliser la masse seulement parce que quelques personnes perdent leur emploi? Ce n’est qu’une petite tempête à traverser. C’est comme si on convainquait les esclaves d’adorer leur bourreau seulement parce que sans lui, trouver de la nourriture sera périlleux. Bref, la logique des protectionnistes peut se résumer à ceci : mieux vaut la disette que l’abondance.

L’activiste politique

Au travers de ses écrits, Bastiat voit se développer, surtout dans le Midi, les germes d’associations pour la liberté du commerce. Heureux de voir grandir ce qu’il a semé, il joint des gens de Bordeaux et forme, en février 1846, l’Association bordelaise pour la liberté des échanges. Plusieurs autres associations voient le jour un peu partout, même à Paris. Malheureusement, l’association de la Ville Lumière semble plutôt préoccupée par son embourgeoisement que par les idées de liberté. Bastiat s’en trouve frustré, lui qu’on aurait pu confondre avec un bon paysan venu observer les merveilles de la capitale. L’association s’est néanmoins constituée, et Bastiat en devient le secrétaire.

Il tente même de se représenter à des élections. Dans son discours Aux électeurs de l’arrondissement de Saint-Sever, il renchérit sur ce qu’il a toujours dit, ce qui est tout à fait « digne de l’élève et du futur héritier des J.-B. Say, des Comte et des Dunoyer. » Il y rappelle que « lorsque le pouvoir a garanti à chacun le libre exercice et le produit de ses facultés, réprimé l’abus qu’on en peut faire, maintenu l’ordre, assuré l’indépendance nationale et exécuté certains travaux d’utilité publique au-dessus des forces individuelles, il a rempli à peu près toute sa tâche. » Tout le reste est donc du domaine privé. Ainsi, le gouvernement sera bon marché, car extrêmement limité dans son action, et libéral, en laissant libre cours aux facultés des citoyens ne violant pas celles des autres.

Malheureusement, sa santé fragile l’empêche d’être à la hauteur de ses ambitions. De plus, la Révolution de Février 1848 coupe court à toute idée de réforme du commerce. Pour ajouter aux malheurs, un nouvel adversaire point à l’horizon : le socialisme. Mais ce dernier se bat constamment en retraite face à la plume inépuisable de Bastiat. « Comme un savant ingénieur, il avait d’avance étudié les plans des ennemis, et contre-miné les approches en creusant plus profondément qu’eux le terrain des lois sociales. » 

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.